Le Sud-Ouest de la France abrite un patrimoine exceptionnel de cités médiévales qui témoignent d’une époque où le commerce façonnait les paysages urbains. Entre le XIIe et le XVe siècle, cette région a connu un développement sans précédent avec la fondation de centaines de bastides et l’essor de centres commerciaux stratégiques. Ces villes neuves, construites selon des plans orthogonaux novateurs, servaient de relais aux routes transpyrénéennes et aux voies fluviales qui transportaient épices, sel, vin et pastel vers toute l’Europe. Aujourd’hui, leurs architectures préservées, leurs halles médiévales et leurs fortifications racontent l’histoire fascinante d’une économie marchande florissante qui a transformé le territoire du Quercy à la Gascogne, de l’Aquitaine aux contreforts pyrénéens.

L’architecture médiévale des bastides du gers et du Lot-et-Garonne

Les bastides représentent l’une des créations urbaines les plus remarquables du Moyen Âge français. Ces villes neuves, fondées entre 1229 et 1350, répondaient à des objectifs stratégiques et économiques précis. Leur architecture reflétait une volonté d’organiser rationnellement l’espace urbain pour faciliter le commerce et attirer de nouveaux habitants. Dans le Gers et le Lot-et-Garonne, vous découvrirez des exemples particulièrement bien conservés de cette planification médiévale audacieuse.

Les places à couverts de montauban et Villeneuve-sur-Lot

La place centrale constitue le cœur battant de toute bastide. À Montauban, fondée en 1144, la place Nationale offre un spectacle architectural saisissant avec ses galeries sur arcades datant du XVIIe siècle, reconstruites après un incendie. Ces couverts protégeaient les étals des marchands et permettaient aux transactions commerciales de se dérouler quel que soit le temps. Villeneuve-sur-Lot, créée en 1253 par Alphonse de Poitiers, présente également une remarquable place à couverts où subsistent des arcades médiévales authentiques. Cette configuration architecturale n’était pas simplement esthétique : elle maximisait l’espace commercial disponible tout en créant une zone d’ombre appréciable sous le soleil gascon.

Le système de parcellaire orthogonal des bastides albigeoises

L’innovation majeure des bastides réside dans leur plan en damier, une rupture radicale avec l’urbanisme médiéval traditionnel. Ce système de rues perpendiculaires créait des îlots réguliers appelés « carrerots » ou « carreyrons ». Chaque parcelle, soigneusement mesurée, était attribuée aux nouveaux habitants selon des chartes de peuplement précises. Ce parcellaire standardisé facilitait la gestion foncière et garantissait une certaine équité dans la distribution des terres. Les bastides albigeoises comme Cordes-sur-Ciel ou Labastide-Rouairoux illustrent parfaitement cette géométrie urbaine qui préfigurait les principes modernes d’urbanisme. La régularité du tracé permettait également une défense plus efficace du territoire.

Les maisons à colombages et encorbellements de castillonnès

L’architecture domestique des bastides révèle l’ingéniosité des bâtisseurs médiévaux. À Castillonnès, fondée en 1259, vous observerez des maisons à colombages typiques, avec leur structure en bois apparente

qui reposent sur un rez-de-chaussée en pierre. Les étages en encorbellement avançaient légèrement sur la rue afin de gagner de la surface habitable tout en réduisant la largeur de la chaussée, ce qui protégeait les passants de la pluie et du soleil. Les pans de bois dessinent des motifs géométriques (croix de Saint-André, losanges, poteaux hourdis) qui témoignent du savoir-faire des charpentiers locaux. À l’époque médiévale, le rez-de-chaussée était presque toujours dévolu à l’activité marchande : échoppes ouvertes sur la rue, ateliers d’artisans, petits entrepôts. En levant les yeux, vous lisez encore aujourd’hui cette superposition typique d’une cité marchande du Sud-Ouest : commerce en bas, vie familiale et parfois stockage des marchandises aux étages.

Les encorbellements répondaient aussi à des logiques fiscales et pratiques. Dans bien des bastides, les impôts étaient calculés sur l’emprise au sol de la maison, ce qui incitait les propriétaires à faire « déborder » les étages au-dessus de la rue. Cette astuce architecturale permettait de concilier densité urbaine et confort des occupants, un peu comme les immeubles haussmanniens optimiseront plus tard chaque mètre carré de façade. Pour l’œil d’aujourd’hui, ces façades en bois et torchis, parfois restaurées, donnent à Castillonnès et aux autres bastides environnantes (Monflanquin, Villeréal) un caractère chaleureux qui rappelle le rôle central de la maison dans l’économie marchande médiévale.

Les fortifications urbaines de lectoure et condom

Si les bastides sont d’abord des cités marchandes, elles n’en restent pas moins des villes fortifiées, souvent situées sur des points hauts. Lectoure et Condom, en Gascogne, illustrent parfaitement cette double vocation commerciale et défensive. À Lectoure, les remparts épousent la crête du plateau et offrent un panorama saisissant sur les vallons gersois : au Moyen Âge, cette position dominante permettait de surveiller les routes marchandes et de contrôler les flux de marchandises. Les portes fortifiées, parfois munies de herses et de ponts-levis, régulaient l’entrée des personnes et l’acheminement des denrées vers les marchés intra-muros.

À Condom, la présence de la Baïse, rivière navigable, renforçait encore l’importance stratégique de la cité. Les fortifications protégeaient non seulement la population, mais aussi les stocks de vin, de céréales et de sel, véritables trésors économiques du Sud-Ouest médiéval. Vous imaginez peut-être ces murailles comme de simples obstacles militaires ? Elles fonctionnaient aussi comme des barrières fiscales : chaque porte était un point de perception de taxes et de péages sur les marchandises. Aujourd’hui, en parcourant les remparts conservés, en repérant les tours d’angle ou les vestiges de portes, vous suivez en réalité le tracé des anciennes lignes de contrôle du commerce régional.

Les routes commerciales transpyrénéennes du XIIe au XVe siècle

Au-delà des bastides elles-mêmes, ce sont les routes commerciales transpyrénéennes qui ont véritablement façonné le destin des anciennes cités marchandes du Sud-Ouest. Entre le XIIe et le XVe siècle, un maillage complexe de chemins, de cols et de voies fluviales reliait Toulouse, Bordeaux, Bayonne, mais aussi les grands marchés de Castille, d’Aragon et de la Méditerranée. Comme un réseau autoroutier avant l’heure, ces itinéraires structuraient les échanges de pastel, de sel, de vin, de laine et de métaux. Pour comprendre l’architecture et la prospérité des bastides, il faut toujours garder en tête ces axes de circulation qui faisaient du Sud-Ouest une véritable interface entre Europe du Nord et péninsule Ibérique.

L’axe Toulouse-Bayonne et le commerce du pastel languedocien

Parmi ces routes, l’axe Toulouse-Bayonne occupe une place particulière, notamment grâce au commerce du pastel languedocien. Cette plante tinctoriale, transformée en boules appelées « coques » ou « cocagnes », fournissait un bleu très prisé par les drapiers européens. Entre le XIIIe et le XVIe siècle, le pastel a généré une richesse considérable qui a irrigué toute la région, des faubourgs toulousains aux entrepôts béarnais. Les convois de mulets acheminaient les précieuses cargaisons vers Bayonne, port ouvert sur l’Atlantique, d’où elles étaient redistribuées vers l’Angleterre, les Flandres ou la Hanse.

De nombreuses bastides du Sud-Ouest se sont développées à proximité de cet axe, profitant des retombées économiques du commerce du pastel. Les marchands investissaient dans la construction de maisons en pierre, de greniers voûtés, d’hôtels particuliers qui témoignent encore aujourd’hui de cette prospérité. Pour le voyageur contemporain, suivre la route du pastel entre Toulouse, Rabastens, Gaillac et jusqu’aux vallées béarnaises, c’est un peu comme remonter le fil d’une « autoroute du bleu » médiévale. Vous y retrouvez le même principe qu’un corridor logistique moderne : des points de stockage, des places de marché, des relais de poste et des ponts franchissant les rivières stratégiques.

La route du sel de Salies-de-Béarn vers bordeaux

Autre marchandise indispensable : le sel. Dans une société où la conservation des aliments est un enjeu vital, le sel est à la fois un condiment, un conservateur et une monnaie d’échange. La petite cité de Salies-de-Béarn doit sa fortune à ses sources salées exploitées dès le haut Moyen Âge. De là partaient des convois qui remontaient vers le nord en direction de Dax, Mont-de-Marsan, puis Bordeaux et la vallée de la Garonne. Cette « route du sel » était jalonnée de péages, de ponts fortifiés et de granges dîmières où l’on entreposait la précieuse marchandise avant redistribution.

Pour les bastides gasconnes situées sur cet axe, l’arrivée régulière de sel signifiait non seulement l’approvisionnement des populations, mais aussi la possibilité de taxer, de revendre et de spéculer. Comme pour le pastel, nous sommes face à un véritable « or blanc » dont la valeur justifiait la mise en place de protections militaires et de règlements stricts. Aujourd’hui encore, en parcourant les rues de Salies-de-Béarn ou de certaines petites cités des Landes et du Bordelais, vous croiserez des toponymes, des anciens greniers à sel et des maisons de négociants qui gardent la mémoire de ces flux commerciaux médiévaux.

Les chemins de transhumance entre bigorre et vallées gasconnes

À côté des grandes routes marchandes, un autre type de circulation structurait le Sud-Ouest médiéval : les chemins de transhumance. Chaque année, bergers et troupeaux de la Bigorre, du Béarn ou de l’Ariège montaient vers les estives pyrénéennes à la belle saison, puis redescendaient vers les plaines et les vallées gasconnes à l’automne. Ces itinéraires, parfois appelés « drailles » ou « carraous », formaient un réseau parallèle aux grandes voies commerciales, mais tout aussi essentiel pour l’économie locale. Les cités marchandes profitaient de ces passages saisonniers pour organiser foires et marchés aux bestiaux, vendre du sel pour soigner les troupeaux, acheter laine, cuir et fromage.

Vous pouvez imaginer les bastides comme de véritables « hubs logistiques » au croisement de ces chemins pastoraux et des axes de commerce à longue distance. À la manière des aires d’autoroute d’aujourd’hui, elles offraient services, hébergement et possibilités de transaction aux éleveurs itinérants. Dans certaines communes du Gers ou des Hautes-Pyrénées, des fêtes de la transhumance perpétuent cette tradition et permettent de comprendre concrètement comment le mouvement saisonnier des troupeaux alimentait la vie économique des places marchandes et des halles couvertes.

Le trafic fluvial sur la garonne et le lot médiéval

Enfin, il serait impossible d’évoquer les anciennes cités marchandes du Sud-Ouest sans parler des grandes artères fluviales que sont la Garonne et le Lot. Dès le Moyen Âge, ces rivières servaient de « routes d’eau » pour le transport des denrées lourdes : vin, céréales, bois, pierre, mais aussi pastel et sel. Des embarcations à fond plat, comme les gabarres, descendaient les courants chargées de barriques et de sacs, reliant les ports de Cahors, Moissac, Agen ou Marmande à Bordeaux et à l’estuaire de la Gironde. En remontant le cours de l’eau, les mariniers ramenaient tissus, objets manufacturés et épices importées.

Pour les villes riveraines, le contrôle de ces trafics fluviaux était un enjeu vital. Des droits de passage étaient perçus à chaque pont, à chaque écluse primitive, à chaque port d’escale. Vous pouvez voir ces cours d’eau comme les équivalents médiévaux de nos grands axes ferroviaires ou autoroutiers : qui maîtrise la Garonne et le Lot contrôle une bonne partie du commerce régional. Aujourd’hui, croisières fluviales et itinéraires cyclables le long des anciens chemins de halage permettent de redécouvrir ce patrimoine marchand sous un angle paisible, tout en suivant, presque au mètre près, les anciennes routes des bateliers et des marchands-banquiers.

Le patrimoine marchand de cahors et du quercy

Au cœur de ces réseaux fluviaux et routiers, le Quercy et sa capitale Cahors occupent une place de premier plan. Du XIIIe au XIVe siècle, Cahors est l’une des cités marchandes les plus dynamiques du royaume de France, au point de donner naissance au terme de « cahorsins », désignant des marchands-banquiers actifs dans toute l’Europe. Adossée à un méandre du Lot, protégée par des remparts et des ponts fortifiés, la ville développe un patrimoine marchand remarquable : ponts de péage, maisons gothiques, ruelles commerçantes et hôtels particuliers. Visiter Cahors aujourd’hui, c’est entrer dans un véritable laboratoire de l’économie urbaine médiévale.

Le pont valentré et le contrôle du commerce fluvial lotois

Symbole le plus célèbre de Cahors, le pont Valentré est bien plus qu’un simple chef-d’œuvre d’architecture gothique. Construit à partir de 1308, ce pont fortifié à trois tours contrôle un point stratégique du Lot, véritable « verrou » sur la route fluviale entre le Massif central et l’Aquitaine. Chaque barque, chaque gabarre qui passait sous ses arches devait s’acquitter de droits, contribuant ainsi au financement des murailles et des équipements urbains. Ses six arches ogivales, ses tours massives et ses mâchicoulis rappellent que le commerce fluvial allait de pair avec une forte militarisation des points de passage.

La célèbre légende du « diable du pont Valentré » illustre d’ailleurs la conscience qu’avaient les habitants de l’ampleur du chantier et des enjeux économiques. N’avez-vous jamais entendu dire qu’un ouvrage d’art était construit « au prix du diable » lorsqu’il mobilisait des ressources colossales ? Dans le cas du pont Valentré, cette expression prend un sens presque littéral, tant sa réalisation a exigé financements, taxes et contributions de la communauté marchande. Aujourd’hui, en traversant le pont à pied, vous suivez le même itinéraire que les bateliers qui, il y a sept siècles, s’arrêtaient pour déclarer leur cargaison et régler les péages.

Les maisons de marchands-banquiers cahorsins du XIIIe siècle

Le prestige de Cahors au Moyen Âge tient aussi à ses puissants marchands-banquiers, les fameux « cahorsins ». Actifs dans le financement des échanges internationaux, ils prêtent de l’argent aux princes, aux papes et aux grandes cités européennes. Cette richesse se lit encore dans les maisons gothiques qui jalonnent le centre historique : façades en pierre finement appareillées, fenêtres géminées, cours intérieures discrètes et salles voûtées au rez-de-chaussée. Ces espaces servaient à la fois de lieux de vie et de bureaux commerciaux où l’on négociait contrats, lettres de change et polices d’assurance rudimentaires.

Pour le visiteur d’aujourd’hui, il peut être difficile d’imaginer que ces rues pittoresques étaient autrefois le théâtre de transactions financières complexes, comparables à celles de la City de Londres ou du quartier des affaires parisien. Pourtant, les recherches historiques et archéologiques montrent que les cahorsins ont joué un rôle majeur dans la circulation du capital au XIIIe siècle. En suivant les circuits de visite patrimoniale de la ville, vous repérerez ces maisons de marchands grâce à leurs portails monumentaux, à la présence d’anciennes halles ou de celliers voûtés, véritables coffres-forts de pierre pour les marchandises et les archives.

Les halles médiévales de Saint-Antonin-Noble-Val

À une soixantaine de kilomètres de Cahors, la cité de Saint-Antonin-Noble-Val offre un autre visage du patrimoine marchand quercinois. Située au confluent de l’Aveyron et de la Bonnette, cette petite ville médiévale doit sa prospérité à son rôle de carrefour entre Rouergue, Quercy et Albigeois. Son joyau le plus emblématique est sans doute sa halle médiévale, vaste bâtiment couvert qui abritait autrefois les marchés aux grains, aux draps et aux produits artisanaux. Soutenue par de puissants piliers en pierre, ouverte sur la place par de larges arcades, la halle constituait un espace de sociabilité autant que de commerce.

Vous y imaginez facilement l’agitation des jours de foire : cris des marchands, odeurs mêlées des épices et du bétail, tintement des balances et des pièces de monnaie. Comme un centre commercial à ciel ouvert, la halle concentrait les échanges et favorisait la circulation de l’information économique. Aujourd’hui, elle accueille régulièrement marchés locaux, animations culturelles et événements qui perpétuent cette tradition de rencontre. En vous y rendant, vous expérimentez très concrètement la continuité entre la cité marchande médiévale et la petite ville de terroir vivante qu’est Saint-Antonin-Noble-Val au XXIe siècle.

Les corporations et métiers artisanaux à albi et figeac

Si les grandes marchandises (vin, pastel, sel) circulaient sur de longues distances, la vitalité des cités du Sud-Ouest reposait aussi sur un tissu dense d’artisans regroupés en métiers ou en corporations. À Albi comme à Figeac, tanneurs, drapiers, cordonniers, bouchers, orfèvres ou encore boulangers jouaient un rôle central dans l’économie urbaine. Ces métiers étaient réglementés : chaque corporation disposait de statuts, de règles d’apprentissage, d’examens pour l’accession à la maîtrise, mais aussi de droits et de privilèges lors des foires et des processions. En parcourant les rues aux noms évocateurs – rue des Bouchers, rue des Tanneurs, rue des Cordeliers –, vous lisez encore en creux la carte des anciennes activités productives.

Albi, enrichie par le pastel et le commerce agricole, voit se développer dès le XIIIe siècle de puissantes corporations de drapiers et de marchands de toile. Les maisons de briques, à plusieurs niveaux, combinaient ateliers, réserves de matières premières et espaces de vente. À Figeac, ville natale de Champollion, le patrimoine médiéval conserve des maisons à arcades dans lesquelles s’alignaient jadis les échoppes des artisans. Les corporations y jouaient un rôle social autant qu’économique : elles assuraient entraide, solidarité en cas de maladie, organisation des funérailles, mais aussi représentation de la communauté lors des fêtes religieuses. Vous pouvez les comparer, par certains aspects, à nos chambres de métiers et associations professionnelles actuelles.

Pour mieux comprendre cet univers corporatif, de nombreux offices de tourisme proposent des visites thématiques sur les « métiers d’autrefois », parfois complétées par des démonstrations d’artisans d’art (tanneurs, potiers, verriers) qui perpétuent des savoir-faire inspirés du Moyen Âge. En y participant, vous ne découvrez pas seulement des gestes techniques, vous saisissez aussi comment la qualité des produits, la réputation des maîtres et la régulation par les pairs étaient au cœur de la confiance dans les échanges. Dans une cité marchande, la crédibilité d’un drap, d’une lame ou d’un pain valait autant que la monnaie qui les payait.

Le commerce viticole bordelais et les ports de libourne

Lorsque l’on évoque les anciennes cités marchandes du Sud-Ouest, impossible d’ignorer le rôle majeur du vin et du port de Bordeaux. Dès le Moyen Âge, la région bordelaise exporte ses vins vers l’Angleterre, la Flandre et les pays du Nord, profitant de la domination politique anglaise sur la Guyenne (1154-1453) et des facilités douanières accordées aux négociants aquitains. À l’amont de Bordeaux, Libourne, fondée au XIIIe siècle par le sénéchal anglais Roger de Leyburn, devient un maillon essentiel de ce système. Située au confluent de l’Isle et de la Dordogne, la ville sert de point de rassemblement pour les vins du Libournais, de l’Entre-deux-Mers et du Bergeracois avant leur descente vers l’estuaire.

Les privilèges commerciaux des vins de graves et médoc

Sous la domination anglaise, les vins de Bordeaux bénéficient de privilèges fiscaux qui leur donnent un avantage décisif sur leurs concurrents. Les fameux « privilèges des vins de Bordeaux » imposaient, par exemple, que les vins du Haut-Pays (Bergerac, Gaillac, Cahors) ne puissent être mis sur le marché anglais qu’après la vente des vins bordelais. Résultat : les marchands anglais se pressaient d’abord sur les quais de la Garonne pour acheter les vins de Graves et, plus tard, du Médoc, assurant à ces terroirs une notoriété précoce.

Ce système de faveur commerciale a profondément structuré le paysage viticole. Autour de Bordeaux, de grandes propriétés se constituent, des châteaux se construisent ou se renforcent, et les ports de chargement se multiplient. Aujourd’hui, lorsque vous visitez un domaine des Graves ou du Médoc, vous marchez sur les traces d’une histoire marchande séculaire : celle d’une région qui a appris très tôt à négocier, à standardiser ses produits, à contrôler la qualité pour fidéliser une clientèle étrangère exigeante. Les cités viticoles du Sud-Ouest sont ainsi de véritables « marques » médiévales avant la lettre.

L’architecture des chais et entrepôts des chartrons

À Bordeaux même, le quartier des Chartrons incarne ce patrimoine marchand lié au vin. À partir du XVIIe siècle, ce faubourg situé en bord de Garonne devient le fief des grands négociants, souvent d’origine étrangère (anglaise, irlandaise, hanséatique). Mais ses racines remontent à l’époque médiévale, lorsque les quais commencent à se doter d’entrepôts et de chais pour le stockage des barriques. Les bâtiments, longs et profonds, ouverts sur le fleuve par de grandes portes charretières, permettaient de charger et décharger rapidement les navires.

Lorsque vous déambulez aujourd’hui dans les rues des Chartrons, derrière les façades parfois reconverties en galeries ou en restaurants, vous percevez encore cette logique fonctionnelle : rez-de-chaussée voûtés ou à grande hauteur sous plafond pour entreposer les tonneaux, étages destinés aux bureaux des maisons de négoce et aux logements. On pourrait comparer ces chais à nos plates-formes logistiques contemporaines, tant leur architecture est pensée pour optimiser les flux de marchandises. Les panneaux d’interprétation et les musées du vin et du négoce vous aident à décrypter ce paysage urbain façonné par des siècles d’exportations viticoles.

Les relations marchandes avec la couronne anglaise médiévale

Le succès du commerce viticole bordelais au Moyen Âge est indissociable des relations politiques et économiques avec la couronne d’Angleterre. Depuis le mariage d’Aliénor d’Aquitaine avec Henri Plantagenêt en 1152, la Guyenne passe sous domination anglaise, ouvrant aux vins bordelais un vaste marché outre-Manche. Les rois d’Angleterre accordent des chartes de privilèges aux marchands bordelais, réduisent certains droits de douane et garantissent un cadre juridique stable aux échanges. En retour, les revenus tirés des taxes sur le vin constituent une ressource importante pour la monarchie.

Dans ce contexte, Bordeaux et ses ports satellites comme Libourne deviennent de véritables « ponts commerciaux » entre les rives de la Garonne et Londres, Bristol ou Southampton. N’avez-vous jamais pensé à la manière dont une simple barrique de clairet pouvait raconter à elle seule une histoire de diplomatie, de guerre et de finances publiques ? Les fouilles archéologiques menées dans les anciens quais et les archives de douane confirment l’ampleur de ces trafics : des milliers de tonneaux quittent chaque année la Gironde pour alimenter les tavernes et les tables aristocratiques anglaises. Aujourd’hui, cette mémoire se prolonge dans la culture du vin, les musées et les itinéraires oenotouristiques qui font le lien entre passé marchand et plaisirs contemporains.

Les vestiges archéologiques des marchés de moissac et agen

Pour terminer ce voyage au cœur des anciennes cités marchandes du Sud-Ouest, il faut s’arrêter à Moissac et Agen, deux villes dont les marchés médiévaux ont laissé des traces archéologiques et architecturales remarquables. Moissac, célèbre pour son abbaye et son tympan roman, fut aussi une importante place commerciale sur la Garonne et sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Autour du cloître, des fouilles ont mis au jour des niveaux d’occupation liés à des activités artisanales et marchandes : ateliers, fosses de stockage, restes de céramiques d’importation. Ces découvertes montrent que la vie économique de la cité ne se limitait pas à l’enceinte monastique, mais que les moines eux-mêmes jouaient un rôle dans l’organisation des marchés et des foires.

À Agen, la superposition des époques a parfois masqué l’ampleur du patrimoine médiéval. Pourtant, l’étude des sous-sols urbains et des documents d’archives a permis de localiser les anciennes halles, les boucheries et les rues spécialisées qui structuraient le centre marchand de la ville. Des vestiges de piliers, de caves voûtées, de murs en pierre maçonnée témoignent de la densité commerciale qui régnait autour de la place des Laitiers ou de la rue des Marchands. Comme un palimpseste, la ville actuelle réécrit sans cesse son histoire, mais les archéologues parviennent à en faire surgir les couches anciennes.

Pour le visiteur curieux, suivre les parcours patrimoniaux proposés par Moissac et Agen, c’est un peu comme feuilleter un livre dont chaque page correspond à un siècle de vie marchande. Les panneaux explicatifs, les maquettes et les expositions temporaires vous aident à visualiser les étals de viande, les rangées de draps, les jetées fluviales où l’on chargeait et déchargeait les cargaisons. Vous découvrez ainsi que ces cités, aujourd’hui calmes et tournées vers le tourisme culturel et gastronomique, ont été, au Moyen Âge, de véritables nœuds d’échanges, au croisement des routes terrestres, fluviales et spirituelles qui irriguaient tout le Sud-Ouest de la France.